L’esprit des lieux, églises et sacristies

Que vient-on faire chez Dieu quand il n’y est pas ?

Depuis toujours, incrédule et dépourvue du baptême, j’entre chez lui sans carton d’invitation. Sa maison m’est pourtant familière, comme le vocabulaire de sa cartographie: nef, chœur et travées, transepts, croisée, voûtes et piliers, colonnes. J’arpente les mots comme l’espace, en terra cognita. Sa maison, c’est avant tout celle des gens, de leurs joies, de leurs drames, naissances, adolescences, confidences, noces, fêtes et dimanches, et puis la fin, dont les murmures frissonnent le long des pierres dépouillées par le temps.

Le salpêtre dessine aux murs des guipures d’algues vertes, des paysages inventés. L’odeur est presque toujours la même : pierres nues, plâtre humide, bois ciré, poussière sacrée envolée dans un rai de lumière, des siècles d’encens imprimés dans l’espace vide. Un frais parfum de caveau, épicé d’oraison encore tiède.

Dans l’église, si simple soit-elle, on s’oblige au silence, à la lenteur, aux gestes mesurés, assagis par une solennité sans manières. L’air palpite doucement, au ralenti, sans autre tapage que les derniers frémissements d’une mouche à l’agonie le long d’un vitrail. Tout résonne et s’éteint aussitôt, les battements du cœur, les pas sur le sol nu, les chaises qu’on bouscule sans faire exprès, une allumette qui crépite pour embraser la mèche d’une prière, le tintement des petits sous glissés dans la sainte tirelire. On chuchote, un rire fuse parfois, vite étouffé sous un calme épais d’édredon.

Toutes ces choses, il faut les aimer pour les voir. Capturer dans l’image le reflet d’un souvenir, d’une émotion fugace. Une aile de papillon, un modeste feston, un pétale oublié : l’œil d’Adèle Lamiroté saisit l’invisible, impressionne l’impalpable, la chair tendre d’une délicate mélancolie.
Le regard s’attarde au détail synecdoque.

Tout est dit, sans un mot.

Marion Festraëts